Trois faits marquants ont ponctué la récente actualité française: l’insoluble crise économique, la Manif’ pour tous, et l’affaire Cahuzac. Des journalistes se sont alors empressés de dresser un parallèle avec les événements marquants des années 1930 : la crise de 1929, les émeutes du 6 février 1934, et l’affaire Stavisky. Fiers de cette comparaison, ils s’évertuèrent à annoncer que « la République est en danger », et même une montée des extrêmes qui verrait, pourquoi pas, le Front National et le Front de Gauche se disputer le pouvoir, comme les Ligues et le Front Populaire l’avaient faits en 1934-1936. En témoignent de récents articles du Point (Au secours, les années 30 sont de retour !), du Nouvel Observateur (Crise, scandales, extrême droite... : les années 30 sont-elles de retour ?), de Mediapart (Extrême droite: le retour des années 30?), et même du bien connu Alain Duhamel sur Libération (L’aigre parfum des années 30). Mais n’est-on pas ici dans la caricature, dans une volonté de forcer le trait pour forcer la polémique, dans l’intention de créer du « buzz » médiatique (à l’heure où tant d’articles sont uniquement appréciés en fonction de l’indice d’Unité de Bruit Médiatique, ou UBM) ?
1930/2010 : une comparaison inappropriée
Lors des années 1930, la République est en réel danger, et ce sont ses fondements même qui sont mis en péril. La IIIème République est instable, les crises ministérielles se succèdent (11 gouvernements se succèdent entre 1931 et 1934), et aucune solution à la mesure de la situation économique n’est prise. L’antiparlementarisme grandit, et prend de plus en plus de poids dans le paysage politique. Cet antiparlementarisme est antirépublicain : il n’est pas représenté politiquement à l’Assemblée, il se regroupe en Ligues contre-révolutionnaires voire monarchistes autoritaires (tels que l’Action Française ou la Cagoule). Ainsi, les émeutes fascistes du 6 février 1934 symbolisent bien les dangers que connaît la République, de plus en plus remise en cause. Ces Ligues réclamaient un régime autoritaire tel que le sera le régime de Vichy, et donc la fin de la République !
Or, on voit bien qu’aujourd’hui ce n’est pas la République qui est en danger. Certes, on observe une certaine « fracture » politique avec les montée des extrêmes, les tensions et agitations nées de la Manif’ Pour Tous, ou le discrédit des élites avec l’affaire Cahuzac. Cependant, la République n’est pas aujourd’hui en danger car elle a changé. Aujourd’hui, la République n’est plus vacillante, mais forte puisqu’incarnée dans les solides institutions de la Vème République par un régime plus autoritaire. En rejetant le parlementarisme, la Vème République a donc déjà répondu à une attente de ces Ligues, et nombreux sont ceux qui considèrent le gaullisme et la Vème République comme un héritage idéologique des Croix-de-Feu, l’une des Ligues présente lors des émeutes du 6 février 1934, évoquée tout à l’heure. Ainsi le climat de contestation politique ne remet pas en cause la République, cette dernière n’est pas en péril. Que ceux qui voulaient alarmer l’opinion publique et annoncer le pire pour notre avenir politique en caricaturant la situation actuelle calment leurs ardeurs et rangent vite la VIe République qu’ils brandissaient !
Mais alors, quel autre paradigme proposer ? Le but de l’auteur n’est pas en effet de contredire tout rapprochement historique, mais bien d’en proposer un autre plus pertinent. Le 5 avril 2013, JL Mélenchon réagissait à l’affaire Cahuzac en demandant « un grand coup de balai » parmi ces élites politiques corrompues. Cette expression n’est pas sans rappeler les scandales politiques de la fin de XIXème siècle, entamant l’ébauche d’une nouvelle comparaison.
1870/2010 : une comparaison plus réaliste et moins polémique
Un nouveau parallèle historique s’installe : situations politiques similaires sur toiles de fond économiques étonnamment semblables.
Peu sont ceux qui ont décrit les parallèles entre la crise de 2010 et celle que connut le monde de 1873 à 1896, alors que les similitudes sont parfois déconcertantes.
Dans un contexte d’euphorie économique encouragé par l’arrivée massive de fonds français (comme indemnité à leur défaite de 1871 de la guerre franco-prusse), les marchés s’envolent, et les crédits immobiliers se multiplient. Dans le nouvel Empire allemand comme à Vienne, de vastes plans de constructions immobilières sont engagés à des taux extrêmement bas. Cette euphorie boursière et notamment immobilière s’accompagne alors d’une forte spéculation faisant monter artificiellement les cours des marchés. Le 9 mai 1873, un krach boursier d’origine immobilière se produit à Vienne, provoquant la faillite de grandes banques viennoises, et une crise bancaire qui s‘accompagne d’une baisse de l’octroi de crédits et d’une méfiance sur le marché interbancaire. Quelle troublante ressemblance avec la crise des subprimes : même euphorie boursière et spéculative, même origine immobilière de la crise, même crise bancaire, puis même généralisation de la crise économique au monde entier. Un autre élément de comparaison intéressant est le contexte de libéralisation et d’ouverture des économies qui précède la crise : ne retrouve-t-on pas le continuel refrain de J. Smith « Laissez faire, laissez passer » dans la vague de dérèglementation des années 1980 par le gouvernement de P Bérégovoy ?
Sur le plan politique également la comparaison peut susciter tout notre intérêt.
Comme actuellement, la IIIe République connaît des crises politiques majeures : affaire Dreyfus, crise de Panama, ou encore crise boulangiste. Il apparaît d’abord que la politique française était fortement divisée par l’affaire Dreyfus ; de la même manière, le débat du Mariage pour tous a profondément divisé les Français, les opposant brutalement. Dans les deux cas, les débats se transformaient souvent en combats, divisant les Français jusqu’au sein des familles (politiques ou non).
De même l’ « affaire Cahuzac » a profondément discrédité les élites politiques françaises, toutes jugées corrompues, et plus de la moitié des Français considèrent maintenant que la classe politique est corrompue (et la récente révélation selon laquelle des lobbys organisent de somptueux dîners pour nos parlementaires ne fait qu’alimenter cette méfiance). De même à la fin du XIXe siècle la classe politique fut discréditée par des « affaires » telles que la crise de Panama en 1892-1893 (de nombreux politiciens avaient été corrompus dans le creusement de canal de Panama), la crise boulangiste (où le général Boulanger réclame un « grand coup de balai »), ou le scandale des décorations (le Président de la République Jules Grévy fut contraint de démissionner car son gendre monnayait les décorations).
Les similitudes sont donc frappantes, mais correspondent davantage à notre situation en ce sens où la République n’était pas réellement menacée, mais au contraire elle se fortifiait davantage dans ces crises, et s’enracinait chez les Français dans les écoles, les mairies, ou par le service militaire. Aujourd’hui, par quels moyens se fortifiera la Ve République?
Changement de paradigme, changement d’horizon pour l’avenir politique : d’une prévision cataclysmique à un avenir plus rassurant.
Les crises politico-économiques laissaient présager un funeste destin pour la France si on la comparait avait les années 1930, il apparaît sous un bien meilleur jour avec cette nouvelle comparaison. La crise des années 1930 semblait devoir nous faire présager une montée des extrêmes, et le traumatisme des élections de 2002 semblait à nouveau planer sur 2017. Mais cette comparaison est forcée, caricaturée, et celle des années 1890 nous fait envisager un avenir moins cataclysmique. Le récent documentaire La République et ses monarques souhaitait que la prophétie des années 1930 se réalise à nouveaux, et envisageait fort sérieusement une VIe République imminente. Grâce à nos mises en perspectives historiques, il semblerait bien qu’elle ne soit pas pour demain !
