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Le cliché : un danger ou une censure ?

Publié par E.dLg sur 1 Novembre 2014, 11:03am

La révolte contre le cliché -- Billet d'humeur d'un khâgneux

J’ai découvert avec amusement le Dictionnaire des idées reçues de Flaubert. Quel délice d’y voir à « inspiration poétique » : « Choses qui la provoquent : la vue de la mer, l’amour, la femme, etc. » ! Ne retrouve-t-on pas encore sa célèbre ironie à « oiseau » : « Désirer en être un, et dire en soupirant, « Des ailes ! Des ailes ! » Marque une âme poétique. » Flaubert est ici à l’affut de tous les automatismes que nous avons, et en profite pour nous dévoiler des clichés qui n’ont pas pris une ride.

Aujourd’hui notre société semble tout particulièrement suspicieuse face au cliché. C’est qu’elle y est plus que jamais confrontée : films hollywoodiens à foisons, mauvaises comédies romantiques, une foule de musiques sensibilistes ridicules, bref l’hyperconsommation de sentiments fades et de paroles niaises ont encouragés le dégoût du cliché pour tous ceux ayant un minimum de jugement.

Le problème, c’est que le cliché est l’imitation ratée et niaise d’œuvres magnifiques, lesquelles ont été gangrénées par le cliché et donc prises en grippe, et moquées. En effet le cliché qu’évoque Flaubert de l’inspiration poétique provoqué par la vue de la mer, la femme, l’amour, est issu de tous ceux ayant voulu imité Baudelaire, Verlaine, Lamartine ou Musset, et qui les ont caricaturé au point de les enlaidir, de les rendre risibles. À force d’être imitées, même les belles œuvres deviennent du « déjà vu » et perdent leur originalité, leur unicité. Et elles s’enfoncent dans le bourbier du cliché. Aussi aujourd’hui tout devient suspect au cliché, et le plus ridicule sans doute est le romantisme, qui est aujourd’hui sentimentalisme nécessairement larmoyant, niais et ridicule.

Un bon exemple est le film Le quai des brumes, par Marcel Carmé, avec des dialogues de Jacques Prévert. Film magnifique de 1938, les dialogues sont sublimes. Magnifique aussi, et pas du tout ridicule, cette scène du baiser entre Jean Gabin et Michèle Morgan, avec ce « -T’as d’beaux yeux, tu sais. » « -Embrassez-moi ! ». Mais le succès de ce film fut tel que toutes ces répliques furent réemployées à outrance, caricaturées, finalement moquées. Et cette scène est devenue le pire cliché au monde. Elle a été contaminée par le cliché, elle est devenue cliché.

Autrefois, Julien Sorel n’avait pas honte de réciter des lettres d’Héloïse et Abélard pour séduire, et avec quels succès ! Jusqu’à la fin du XIXème siècle, il est courant d’apprendre par cœur des passages entiers de poésies et de romans, et de les réciter doucement au cours d’une promenade au jardin du Luxembourg. De même le narrateur-auteur Gérard de Nerval n’a pas honte de réciter des extraits de La nouvelle Héloïse à Sylvie. Qui oserait faire cela aujourd’hui sans passer pour ridicule ? Est-ce la preuve d’une clairvoyance de notre temps, ou celle d’une suspicion exagérée ? La question mérite d’être posée. Mais en tous les cas, n’est-ce pas terrible de se dire qu’il est désormais impossible de réciter des poèmes, et de les faire revivre ?

Alors quoi ? Nous n’aurions plus le droit de réciter L’homme et la mer de Baudelaire ? Mon rêve familier de Verlaine ? Nous serions condamnés à museler la poésie qui gronde en nous ? 

« Ah ! tout est bu, tout est mangé ! Plus rien à dire !
Seul, un poème un peu niais qu’on jette au feu.»

« Langueur », Jadis et naguère, Verlaine

Cependant, on aura beau se révolter contre cette situation, cela ne nous fera pas sortir du cliché pour autant. Car il est un enfermement inextinguible. Le cliché fige la beauté de l’image poétique (qu’est-ce qu’un cliché si ce n’est une photographie, qui immobilise tout mouvement poétique ?). Or, figée, cette image perd toute attrait poétique : Gaston Bachelard dans L’air et les songes considère que tout l’objet de la poésie est de faire se mouvoir une image, partant du réel vers un infini poétique. Si toute la poésie est mouvement, alors le cliché ne peut être poétique. C’est en cela qu’il détruit injustement des chefs-d’œuvre poétiques. Car c’est bien là le problème : de nombreux poèmes magnifiques sont victimes, par méprise, du rouleau-compresseur moderne du cliché, et il apparaît impossible de les en sortir.

Quelles attitudes adopter pour rester librement poétique sans être victime de la censure du cliché ? D’abord il y a la recherche de l’originalité : déstabiliser pour « sortir des sentiers battus » et ne pas tomber dans les « lieux communs » du cliché. Mais cette recherche est ô combien périlleuse ! Il y a ensuite la recherche de la simplicité, d’une simplicité telle qu’elle ne peut tomber dans le lyrisme romantique, principale victime du cliché, et qui ne peut être que sincère et véritable. À titre d’exemple, je considère Prévert comme une bon vecteur de cette simplicité extrême et touchante.

Enfin, on peut tenter de se confronter au cliché, de l’assumer tant et si bien qu’en se dénonçant cliché il se désamorce, et parvient tant bien que mal à transmettre malgré tout sa beauté poétique originelle. On peut essayer de dépouiller le lieu commun de son cliché pour lui faire retrouver sa jeunesse. Comment faire ? Reprenez ces œuvres, originellement belles, tournées en dérision par le cliché, et récitez-les, non pas avec le ton de la sincérité, mais avec le ton… du cliché ! Car dire sincèrement un cliché, c’est ridicule, mais dire un cliché sur un ton qui comprend que ce que l’on dit est considéré comme un cliché, c’est le désamorcer, c’est montrer la futilité du cliché en lui-même, et c’est finalement montrer la beauté de ce qui était cliché, c’est faire rejaillir la beauté d’une œuvre et montrer la futilité de l’avoir compris comme un cliché. Aux clichés pointés du doigt avec ironie par Flaubert, répondons par l’ironie, par ce double tranchant à la fois d’humour, qui s’enfonce dans le cliché minable pour mieux démasquer la bêtise de l’avoir considéré comme telle, et à la fois de lueur de beauté et de poésie qui peut alors renaître de ses cendres !

Finissons en beauté par cette citation de Jean Cocteau, dans Le secret professionnel :

« [La poésie] montre nues, sous une lumière qui secoue la torpeur les choses surprenantes qui nous environnent et que nos sens enregistraient machinalement. Mettez un lieu commun en place. Nettoyez le, frottez le, éclairez le de telle sorte qu’il frappe avec sa jeunesse et avec la même fraîcheur, le même jet qu’il avait à sa source. Vous ferez œuvre de poète. »

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S
J'apprécie votre blog , je me permet donc de poser un lien vers le mien .. n'hésitez pas à le visiter. <br /> <br /> Cordialement
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T
On en veut davantage avec autant d\'humour. Continuez.
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