Au nom de la parfaite garantie de la parité par l’Etat, le dernier combat du féminisme français fut la suppression du terme « mademoiselle » des documents administratifs. Certes, on ne peut qu’approuver la volonté d’émancipation féminine de leur statut marital par rapport à l’Etat permettant de garantir l’égalité des sexes. Cependant le combat féministe ne s’arrête pas aux documents officiels, et c’est un regard noir qui accueille désormais toute personne osant user de cette appellation. Ce combat va-t-il réellement dans le bon sens en voulant supprimer ce mot, non plus des services publics, mais du langage courant, et ce au détriment de la tradition sémantique et littéraire française ?
Le terme de « mademoiselle » peut prendre un sens traditionnel faisant référence au statut marital de la femme, ou bien un sens moderne ne faisant plus référence qu’à un âge, comme simple équivalent de « jeune homme ».
On constate d’abord que, lorsque « mademoiselle » n’est pas lié à un âge mais fait référence à la situation conjugale, il constitue davantage un choix de la part de l’intéressée qu’une information contrainte, « dévalorisante » voire « humiliante ». En effet, les papiers administratifs ne se formalisaient pas de cette information et laissaient le choix à la personne concernée. De la même manière les femmes d’âge mûr peuvent choisir de se faire appeler ainsi, et elles n’optent pas ce choix par résignation ou par défi mais bien par volonté d’exposer leur statut marital.
La connotation oppressive de « mademoiselle » n’est plus aujourd’hui que très minoritaire, les femmes pouvant choisir sans contrainte leur dénomination. Serait-ce au nom d’une ancienne connotation que se battent si fervemment les féministes ? Rappelons alors qu'à l'origine ce terme désignait uniquement une femme de haute qualité sociale, sans condition d'âge ou de statut marital : il constituait donc une marque de respect et de distinction. [1] L'origine de cette lutte est donc bien plus à rechercher dans une valeur symbolique, usant de ce prétexte pour défendre et propager la cause féministe à partir d’idées chocs mais sans grandes justifications idéologiques.
On observe également que dans le langage courant, « mademoiselle » est de plus en plus employé pour faire référence à un âge, dont l’équivalent masculin serait « jeune homme ». Ce glissement sémantique est un moyen neutre de s’adresser aux jeunes filles. Or, en supprimant ce terme au nom d’une égalité des sexes, ne créerions-nous pas une confusion en ôtant une distinction d’âge pourtant essentielle ? Alors qu’en mars 2012 Chantal Jouanno rendait un rapport sur l’hypersexualisation des petites filles [2], on voudrait supprimer la distinction sémantique les différenciant des femmes : cela ne serait-il pas rajouter une pierre de plus à la confusion ? De plus en plus de jeunes filles commencent dès 9 ans à s’habiller, se maquiller, se comporter et s’alimenter comme des femmes d’âge mûres, et l’on voudrait encore les appeler « Madame », au risque de contribuer à leur perversion ?
Il se pourrait donc que le combat féministe cherchant à supprimer le « mademoiselle » du dictionnaire ait une justification limitée en matière d’égalité des sexes, et des impacts potentiellement négatifs sur la société. Alors pourquoi supprimer des mots ? Ne vivons-nous pas dans une sorte de censure moderne, qui croit supprimer des problèmes sociétaux en supprimant des mots ? N’est-ce pas le signe d’un dépérissement lexical, et avec lui d’un appauvrissement intellectuel de notre langue si riche ?
Cette « censure » n’est pas neuve : au sortir de la guerre, Staline avait donné ordre aux partis communistes de qualifier tous les opposants de « fascistes » [3], discréditant d’un seul coup toute idée étrangère au communisme. Puis dans les années 1980, avec la création d'SOS Racisme, on remplaça cette insulte par « raciste » : personne ne pouvait plus parler de race ou d’étrangers sans être traité de la sorte. (C’est cette censure qui resurgit encore lorsque F. Hollande annonçait supprimer le mot « race » de la Constitution.) Aujourd’hui, il semblerait que le féminisme soit la succession de cette censure : nul ne peut parler de « différences des sexes » (même physique !) sans être traité de « macho ». Au nom d’un « politiquement correct » de justification douteuse et pour l’intérêt d’une certaine classe politique, des mots sont effacés et des idées sont donc imposées.
[1] Selon le Dictionnaire historique de la langue française publié par les éditions Le Robert, par Alain Rey
[2] http://www.social-sante.gouv.fr/IMG/pdf/rapport_hypersexualisation2012.pdf
[3] Jean Sévillia le montre parfaitement à travers son oeuvre, Le terrorisme intellectuel de 1945 à nos jours : « De Gaulle fonde le Rassemblement du peuple français ? C’est un fasciste. Certains prétendent que l’URSS abrite des camps de concentration ? Ce sont des fascistes. Le terme « fascisme » ne correspond plus à un contenu objectif. Il n’est plus qu’une insulte, une arme pour disqualifier l’adversaire. »
