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La peste ou la vie – Nohona ou le théâtre

Publié le 12 Mars 2015, 15:34pm

La peste ou la vie – Nohona ou le théâtre

   La peste noire ne recule pas à Madagascar, avec officiellement 71 morts en six mois. En 1992, elle avait fait 100 morts dans le pays. L’épidémie peut encore éclater violemment et se propager de manière fulgurante, à tous moments, comme dans la Bible où elle décima soudain une armée entière en une nuit, ou en Europe où elle anéantit en cinq ans la moitié de la population.

   Dans Le théâtre et son double, Antonin Artaud change profondément notre vision de la peste, et la décrit comme un délire désorganisé libérant les passions, déchaînant les vraies natures des hommes : il prend ainsi la peste comme un exemple de ce que devrait être le théâtre, un lieu qui montre l’homme en vérité, poussé par un délire communicatif, réveillant subitement les conflits dormant en nous. Les événements devraient selon lui se décharger au théâtre avec la force d’une épidémie.

   S’il y a bien un endroit à Madagascar qui ne risque pas d’être touché par la peste, bien qu’il soit pauvre et infesté de rats, un endroit qui n’a pas besoin de la peste pour présenter la « vraie vie » dans toute sa force vive, contrairement à l’idée d’Artaud, c’est le village de Nohona. Situé au Sud-est de Madagascar, dans la région de Vohipeno, isolé de tous, le village est maudit. Ses habitants vivent en autarcie, dans une extrême pauvreté, et dans leur isolement, ce peuple considéré comme pestiféré a au moins la chance de ne pouvoir être touché par la peste. Là-bas, pas de « libération impulsive » des passions, pas de déchaînement, mais la vie, juste la vie, avec ses ombres, son mouvement ; une vie suspendue mais pendue au fil étroit et fragile de la pauvreté qui s’ignore (cf. fin). Vivre avec eux pendant 20 jours, et 20 nuits, au milieu du village, sans référent, face à la barrière de la culture et de la langue. Partager leurs chants, tous les matins et tous les soirs, leurs sourires édentés, faire cuir son riz sur un maigre feu dans un étroit cabanon sur pilotis, aller chercher son eau au puits à côté de ces jeunes filles qui portent trois seaux à la fois. S’il y a bien un moment où ce village éprouve toute sa force vive, où il parvient à se déchaîner dans une puissance incroyable, c’est dans ses moments de chants mêlés aux danses, tous les matins et tous les soirs. Tout en dansant, toute l’unité du village est là, toute leur joie comprimée s’exprime ici. Ils sont capables de chanter et de danser pendant des heures, sans s’arrêter, c’est l’unique divertissement de leur soirée. Convertis depuis à peine une dizaine d’années, leurs chants et leurs danses sont empreints d’une longue tradition animiste, ils ont encore cette aura mystérieuse des esprits invoqués pendant des siècles, qu’agite le rythme du tam-tam. C’est là, au milieu de ce village perdu dans une région oubliée, qu’est la vraie vie.

   Comment croire alors que la « vraie vie » d’Artaud, c’est la peste, c’est le théâtre ? On reconnaît bien là l’ancien acteur qui ne vit vraiment que dans ses rôles successifs qu’il se donne. Nohona est un village de pestiférés, théâtre de la vraie vie, mais paradoxalement, pas du tout au sens où il l’entendait.

   Edition : Je découvre tout juste, avec stupéfaction, les nouvelles trimestrielles de la région, qui est violemment touchée depuis la fin janvier par une tempête tropicale (appelée le « cyclone Chedza »), ainsi que par une gigantesque crue, obligeant les populations à quitter leur village et à s’enfuir de manière précipitée. Les rizières sont détruites, les cultures perdues. Les dégâts sont énormes. À Nohona, en effet, la vie est là, et elle ne tient qu’à un fil fragile.

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