Aujourd'hui, l'économie, et avec elle les mathématiques, prennent une place de plus en plus importante dans notre monde politique: les français veulent moins de chômage, plus de croissance, moins d'inflation... Il y n'y a pas 100 ans, les politiciens ignoraient tout de l'économie, mais débattaient avec énergie à l'Assemblée sur l'enseignement du latin. Aujourd'hui les chiffres ont envahi l'espace politique, entre promesses de campagne et bilans des gouvernements, les politiciens se lancent des pages et des pages de chiffres à la figure, à en donner le tournis. Faut-il s'en méfier ou sont-ils au contraire le signe d'une politique plus transparente? Les mathématiques jugent-elles les politiques, ou sont-elles au contraire un habile instrument d'objectifs électoraux?
Les mathématiques au service de la politique: des instruments de campagne
Les mathématiques ont généralement l'avantage d'être une science exacte, preuve d'une démonstration infaillible, d'un raisonnement juste, propre à séduire les électeurs. Elles ont cependant leurs limites, car rien n'est plus délicat que d'appliquer les mathématiques à la réalité, à la politique, et bien souvent ces dernières sont de mauvais raccourcis utilisés à des fins électorales qui peuvent parfois être dangereuses.
On se souvient par exemple de cette équation, surtout utilisé dans les années 1980 par le Front National déclarant que "chômage = immigration". Cette formule simpliste se retrouvait dans toutes les affiches du parti, déclarant qu' "un million de chômeurs, c'est un million d'immigrés en trop!".
On peut également rappeler un des slogans de campagne de Nicolas Sarjozy, formule mathématique relevant presque du raisonnement par l'absurde: "Travailler plus pour gagner plus". Cette logique à priori implacable lui a servit de base pour justifier un grand nombre de ses réformes, et permet à l'auditeur de rentrer dans son raisonnement, d'adhérer par un argument simple et basique à ses idées. Qui essaierait de démontrer le contraire? Qui tenterait de dire que plus de travail ferait moins de salaire, que "+" ferait "-"?
Les chiffres seraient-ils alors à craindre? Nous manipulent-ils, par le biais des politiques?
Lorsque les politiques affrontent la réalité des chiffres
Les politiques ont beau faire rêver les Français à coup de chiffres mirobolants, la réalité prend tout de même, en fin de compte, le dessus. Les politiques se rendent compte de leurs erreurs. Ils ont créé des dettes abyssales qu'ils ont, à un moment ou à un autre, bien dû (en apparence du moins) tenter de prendre en main.
C'est ainsi qu'à l'heure de la crise de la dette souveraine, le mot "déficit" est depuis un an sur toutes les bouches. Pourtant le déficit menaçait depuis les années 1970, et nombreux furent ceux qui tentèrent d'en prévenir les dangers, en vain. En 1976 Raymond Barre tente de redresser la barre.
Mais la France devait pourtant suivre la spirale infernale de l'endettement, suivant l'exemple américain puis britannique. C'est depuis cette période que les crises se succédèrent: chocs pétroliers de 1973 et 1979, crise de la dette souveraine du Mexique de 1984, crise asiatique des années 1990, jusqu'à la crise de 2008. Pendant 30 ans les politiques ont oublié que la relance devait être suivie de rigueur, les critères de Maastricht, et n'ont pas su tirer leçon des premières crises des années 1970. Ce déficit accumulé années après années a conduit à des niveaux de dettes faramineux, à la situation dans laquelle nous sommes aujourd'hui. Les chiffres rencontrent donc le réel, la politique est mise à l'épreuve par les mathématiques. Ils ont voulu jouer avec elles, et elles se retournent contre eux.
Entre abus et carences mathématiques: un danger pour les politiciens
Trop de chiffres, ou pas assez: un juste milieu nécéssaire pour un maximum de crédibilité politique.
Les mathématiques ont bien souvent amené les politiciens à se mettre en situation de "professeur" enseignant à son contradicteur. Ce fut par exemple le cas lors du débat pour les élections présidentielles de 1981: Giscard cherche à piéger Mitterrand sur le cours du Deutsche mark...
Valéry GISCARD D'ESTAING.- Comme ordre de grandeur ?
François MITTERRAND.- D'abord, je n'aime pas beaucoup cette méthode. Je ne suis pas votre élève. Vous n'êtes pas le Président de la République, ici, vous êtes mon contradicteur et je n'accepte pas cette façon.
On rencontre cette situation maintes fois dans les débats politiques, mais une des plus récentes serait par exemple lors du face-à-face Sarkozy/Fabius...
Vous allez devoir passer de la posture de professeur à la celle de celui qui écoute.
Le danger pour les politiciens peut-être, à l'inverse, de ne pas connaître certains chiffres, comme les prix des produits de base des Français: le prix d'une baguette de pain, ou d'un ticket de métro. Combien de médias on reprochés à NKM d'avoir évalué un ticket de métro parisien à plus de 4€. De même on a également énormément reproché à Xavier Darcos, alors ministre de l'Education, de ne pas bien savoir conjuguer, ou appliquer une simple règle de trois.
La guerre des chiffres en politique: ces chiffres qui se contredisent
La campagne présidentielle de 2012 a été un moment propice à cette guerre des chiffres, dont la plupart se contredisaient. Chaque parti avait des chiffres différents, et c'était à celui qui savait les crier le plus fort. Un simple exemple: pendant le débat de l'entre-deux tours, les candidats se sont (encore) battus sur les chiffres du chômage, chacun ayant des chiffres différents et accusant l'autre de mensonge et de calomnie. La vérité est toute autre, elle dépend de la façon dont l'on calcule ce chômage, selon les chiffres de Pôle Emploi ou ceux de l'Insee (et aucun des candidats n'étaient donc en tort).
Les chiffres perdent alors tout leur sens, puisqu'on peut leur faire dire tout ce que l'on veut.
Les chiffres sont des êtres fragiles qui, à force d'être torturés, finissent par avouer tout ce qu'on veut leur faire dire.
En guise de conclusion, quoi de mieux que de rappeler ces mots d'Audiard, de la bouche de Gabin, dans le film Le Président, qui résume bien la situation, même 50 ans après...