Au détour d’une rue parisienne, une affiche pour le SIEL, parti politique « Souveraineté, Indépendance et Liberté », incarné par Paul-Marie Coûteaux. Intrigué, je m’arrête, je commence à lire le parcours du personnage et je vois : « ancien conseiller de Philippe Séguin ». Curieux, je me demande qui est ce gaulliste qui n’a pas l’air déplaisant. Puis, en bas de l’affiche, je lis « administrateur de rassemblement Bleu marine en 2012 ». Horreur ! Comment quelqu’un qui semblait être un gaulliste convaincu a-t-il pu tomber dans le piège du Front National ? Tout à coup, sentiment de malaise : le gaullisme tout entier serait-il en train de tomber dans le FN ? Le FN est-il gaulliste ?
L’idéologie gaulliste oubliée de nos partis politiques : dans le paysage politique actuel, le gaullisme semble être ou oublié, ou dénaturé. Le FN peut ainsi tenter d’en récupérer l’étiquette, sans que cette étiquette ne renvoie à rien de réel, représentant un véritable danger.
L’UMP hérite du passé gaulliste mais s’en est progressivement détaché.
Si l’on considère la continuité du gaullisme après de Gaulle, c’est Pompidou, puis à sa suite Chirac qui ont récupéré l’héritage gaulliste. On obtient donc une filiation logique entre le RPF, l’UDR, le RPR, et l’UMP. Cependant, si ce parti a bel et bien récupéré l’héritage gaulliste, sa ligne idéologique est bien plus libérale, pro-européenne, décentralisatrice, que ne l’est le gaullisme originel.
Faut-il parler du parti Debout la République ? Une nouvel cause de l’infâme amalgame gaullisme/FN.
Debout la République semble davantage tenir à sa ligne et son appartenance gaulliste. Or, ce parti possède de réel similitudes avec le FN, tant dans ses idées et ses discours que par ses adhérents qui sont nombreux à osciller entre ce parti et le FN. Aussi, nombre des arguments que nous déploieront pour démontrer que le FN n’est pas gaulliste s’appliqueront également à ce parti (par exemple, bien entendu, les arguments historiques propres au FN).
On le voit, l’amalgame FN/gaullisme semble être facile : le parti Debout la République gaulliste mais proche du FN, mais aussi l’opposition à l’Europe, un rejet d’une immigration non compatible avec l’identité française, un certain dirigisme économique, un discours proche de la « grandeur de la France », une réaffirmation de la culture française chrétienne, une indépendance voire un certain mépris vis-à-vis des organisations internationales, un réalisme politique, un soutien à la Palestine et une critique d’Israël, et tant d’autres points de similitudes. Une mise au point semble nécessaire.
Rappelons quelques évidences historiques sur le FN, évidences que le parti tente de faire oublier, mais qui démontrent de l’incompatibilité totale du FN avec le gaullisme.
Avant de s’aventurer dans les arguments historiques, il est nécessaire d’expliquer la légitimité d’un tel type d’argument. Vous pourriez dire : « Tout cela appartient au passé ! Les choses ont changé depuis. » Sauf que les choses ne sont pas aussi faciles. On ne peut changer renier son histoire, car l’histoire est l’essence de ce qu’on est. LE FN a beau vouloir faire peau neuve, se « dédiaboliser » comme ils disent, son passé nous indique qui il est en vérité, et il aura toujours la charge de ce lourd passé. Son passé, c’est son fondement, la composante principale de son identité, et l’étudier permet de mieux comprendre ses tares, ses faiblesses derrière l’image angélique que l’on veut donner de soi. Etudier le FN, ce n’est pas étudier l’image qu’il veut donner de lui au travers de l’actualité, mais bien comprendre son identité à travers l’étude de ses gènes.
Rappelons d’abord quelque chose que nous avons trop tendance à oublier : le FN trouve son origine dans le groupe fascisant qu’est l’ « Ordre Nouveau », extrémiste. Si l’on peut trouver des ressemblances idéologiques entre les Croix-de-Feu du colonel de la Rocque et le gaullisme, ce dernier n’a pourtant aucun lien avec de tels organisations et ne peut en aucun cas se retrouver dans une telle milice.
Jean-Marie Le Pen est ensuite fermement opposé à de Gaulle, surtout depuis que la résolution du « problème algérien ». Il serait d’ailleurs intéressant d’établir une corrélation entre l’adhésion au Front National et le rejet de la solution gaulliste de l’Algérie : les adhérents du FN sont nombreux à regretter l’Algérie et à critiquer la manière dont de Gaulle s’est « débarrassé » du problème. Sur cette question, la scission entre frontistes et gaulliste est nette, et une bonne partie de cette opposition date de ce moment.
Jean-Marie Le Pen (et donc le FN) est enfin issu du courant poujadiste, et correspond donc idéologiquement à une opposition populiste et non pas une droite bonapartiste, gaulliste. Historiquement, le FN s’assimile plus à Boulanger, Poujade, Maurras, c’est-à-dire à la dénonciation d’un gouvernement corrompu, obsolète, impuissant, qu’il faut renverser. Conceptions bien loin du gaullisme ! Dans la lignée du poujadisme, le FN se voulait le défenseur du « petit commerçant traditionnel français », ce qui passe par une baisse significative des impôts, voire même une non-intervention de l’Etat dans l’économie. Un choix économique proche du libéralisme, qui n’a rien à voir avec la vision gaulliste de l’économie. Certes, cette position économique peut aujourd’hui paraître surprenante, lorsque l’on constate le discours actuel du FN. Oui, mais livre en main, citons le Pour la France. Programme du Front National de Jean Marie Le Pen de 1985 :
« Nous défendons les libertés économiques parce que, sans libertés économiques, il n’y as plus de libertés politiques. » Préface, p.10
Le chapitre VI parle d’ « inquisition fiscale », avec des paragraphes tels que « C’est l’impôt qui crée la dépense », « supprimer les impôts brimades ». On voit bien que les idées du Front National n’ont historiquement rien à voir avec le gaullisme, mais se construit même en opposition sur toutes les questions. Le discours nouveau que prend le FN n’est qu’un écran de fumée qui cache ce qu’il n’a jamais cessé d’être : un parti populiste, d’opposition, de tradition économique libérale, qui s’est opposé à de Gaulle, qui l’a toujours critiqué.
Voilà pour les quelques rappels historiques que le FN tente de faire oublier, mais qui nous montre l’incompatibilité historique entre le vrai FN, le FN historique, et le gaullisme.
Voyons maintenant quelques arguments plus actuels qui démontrent de cette incompatibilité.
Une des caractéristique du gaullisme est d’être rassembleur. La Vème République même est construite sur ce principe, avec un Président « au-dessus des partis », rassembleur. En cela, le gaullisme est incompatible avec tout extrémisme. Une improbable et hypothétique arrivée au pouvoir de Marine Le Pen ne peut se faire sans scission de la France, une immense polémique, une violente opposition, de gigantesques manifestations (plus amples encore que celles que nous avions vu lors du passage au second tour de Jean-Marie Le Pen). De plus le FN a longtemps constitué sa stratégie de communication sur la polémique, laquelle fut souvent une insulte de nombreux français, choquant les Français, et les divisant : souvenons-nous de tous les bons mots polémiques de Jean-Marie Le Pen, entre l’antisémitisme, le révisionnisme, jusqu’à « Monseigneur Ebola » récemment. Or, le gaullisme doit être rassembleur pour que son action soit pleinement efficace, pour redresser une France consentante. Un parti qui divise la France arrive au pouvoir déjà paralysé, dans l’impossibilité de faire quoi que ce soit. Le FN ne sera jamais capable de rassembler la France, de faire une quelconque synthèse, et est donc incompatible avec le gaullisme. Qui ne rassemble pas ne lui ressemble pas.
Enfin, et pour finir avec l’essentiel, le gaullisme possède une composante idéologique d’humanisme chrétien que le FN ne contient pas. Le FN défend fermement la culture chrétienne française, mais ne contient pas dans son idéologie cette pensée chrétienne de la tolérance, de l’ouverture au prochain, du respect… Nous pourrions passer en revue tous les arguments qui en apporte la preuve, mais cela signifierait démontrer ce qui saute aux yeux : leur discours extrêmement violent à l’encontre des immigrés et étrangers, de la « classe » politique, de replis économique, pour un parti qui se place dans la dénonciation, la critique, la polémique, la division, ne peut clairement pas désigner un « morale ouverte » dont se réclame le christianisme, mais bien plutôt de « morale close », (pour reprendre l’opposition bergsonienne, dont la philosophie résume et inspire une part importante de la pensée chrétienne).
Cette liste d’argument ne tend pas à être exhaustive. Pourtant, ces quelques rappels nous permettent de garder toujours à l’esprit les incompatibilités que les mauvaises imitations du FN ne doivent pas nous faire confondre. Ne nous laissons pas emporter dans le flot de l’actualité et gardons notre sang-froid.
