Crise économique, crises politique, crise du chômage, de la croissance et de la consommation... N'allons-nous pas, dans la morosité générale ambiante, vers une crise du moral français ? Sortons de notre résignation un instant et tentons de voir si le politique est en droit d'être enthousiaste. Oublions pour un temps -une fois n'est pas coutume- notre approche politico-économique pour étudier ce droit à l'enthousiasme sous un angle plus général et philosophique.
Les grandes avancées scientifiques ont été réalisées par des génies : de Copernic à Einstein, ces derniers ont consacré leur vie à la recherche, à poursuivre des idées folles et novatrices. Qu’est-ce qui a pu motiver ces hommes ? Seule leur intuition les a-t-elle guidés ? Nous approchons là de ce qui fait que les génies sont souvent considérés comme des « fous savants » : ils nous apparaissent comme illuminés, comme habités, pleins d’énergie et de passion à consacrer à leurs recherches. On peut donc dire que ce qui fait avancer les idées et les sciences, c’est le profond enthousiasme qui habite les génies et les grands hommes.
L’enthousiasme signifie étymologiquement être inspiré par Dieu, être rempli par la divinité. Cet état nécessite donc d’être habité, voire possédé par la divinité, qui nous emplit d’une énergie et d’une motivation nouvelle. Ce sens étymologique nous amène donc directement vers la polysémie du sens courant, entre la joie, l’excitation fébrile, et la dévotion complète dans un idéal, une cause.
Le philosophe correspond nécessairement au deuxième aspect de la définition de l’enthousiasme, il désire tendre le plus possible vers la vérité, unique objet de ses réflexions. Pourtant il doit conserver toute sa clairvoyance et ne pas céder à la fébrilité de l’enthousiasme. L’enthousiasme comprend en effet une connotation irrationnelle, il serait un peu comme le vin qui égaye et qui aide à lutter, pour avancer. Cet enthousiasme, en égayant les sens et en ravivant la persévérance, endort d’autres aspects : notre raison, notre prudence, la méthode et la précision. Comment être enthousiaste et rationnel ? Le philosophe doit-il être enthousiaste ?
L’enthousiasme serait à rejeter en ce sens où elle négligerait la raison et endormirait notre méfiance à l’égard de nos découvertes et idées. L’homme est un animal doué de la capacité de penser et de raisonner, capacité qu’il ne doit pas rejeter au profit d’un instinct étranger et inexplicable. En effet, la fébrilité d’une joie soudaine peut m’entraîner dans une négligence de certains aspects, un optimiste « divin » de l’enthousiasme conduisant à la perte de l’objectivité. Or, le philosophe a besoin d’objectivité. Il doit comprendre objectivement un phénomène, être capable de se placer dans la pensée d’autrui, se remettre constamment en question. L’enthousiasme est donc par exemple incompatible avec une méthode cartésienne de la philosophie, usant d’un « doute hyperbolique » remettant en cause chaque étape de la démonstration philosophique. L’enthousiasme serait donc à rejeter : je dois être dans mon état normal, je ne dois pas être « habité », pour raisonner et philosopher correctement.
Pourtant une philosophie qui se passerait de l’enthousiasme apparaîtrait davantage comme une incitation à la décadence et au dégoût de la vie. En effet, opter pour un « enthousiasme pour la raison » signifierait abandonner toute la joie et la fébrilité que celui-ci nous confiait. L’enthousiasme signifiait amour de la vie et optimisme : la philosophie deviendrait-elle pessimisme et désintérêt de la vie ? En effet, accorder une telle place à la raison et à la dialectique implique de s’attacher davantage à l’idée et aux concepts qu’aux sens, qui peuvent nous tromper, et donc de préférer un monde conceptuel au monde sensible et réel. Ne pourrions-nous pas alors reprendre la formule de Nietzsche dans Le crépuscule des idoles et parler de « philosophie décadente » pour un Socrate qui semble peu se soucier de sa condamnation à mort en disant que « Vivre, c’est être longtemps malade » ?
Il en résulte donc que l’enthousiasme devrait être pleinement encouragé et promu : il nous fait avancer, il nous permet de vivre pleinement. En accueillant l’enthousiasme, je suis tout de suite plein de vie, de joie et d’optimisme. Bien sûr, comme exposé en introduction, je risque alors de m’écarter de la droite raison : mais est-ce véritablement un risque ? Je pourrais en effet me tourner davantage vers mes sens, qui me permettent d’être pleinement ancré dans le réel, d’être « pleinement présent » (K. Jaspers). Après tout, l’enthousiasme n’est-il pas la source de la création de l’homme, de l’ « énergie spirituelle » qu’il dégage ?
